Dans la peau de… S01E03 « Annie »

19 Juil

Précédemment dans Dans la peau de…

 Florence et Anthony sont deux supers héros du quotidien, femme et homme invisibles,  pour qui la précarité n’a pas de secret. Ils mènent un combat acharné pour trouver un emploi. Après Caen et Lyon, aujourd’hui, direction Auchan-Cergy avec Annie qui n’a pas sa pareille pour sortir de l’ombre des invisibles comme eux.

Regarde les lumières mon amour

Annie Ernaux est une grande dame de la littérature maintes fois récompensée, très prolifique et une femme comme les autres. Ainsi, chaque semaine, elle fait ses courses en hypermarché. Rien de très étonnant à cela si ce n’est qu’Annie ne fait pas que remplir son caddie entre les rayons, elle prend aussi des notes car

Empruntez Regarde les lumières mon amour d'A. Ernaux à la Médiathèque de Levallois

 

 » Voir pour écrire, c’est voir autrement « .

 

 

Le résultat est ce petit livre, Regarde les lumières mon amour, édité au Seuil dans la collection singulière Raconter la vie.

 

Pendant un an, de novembre 2012 à octobre 2013, Annie consigne ses passages à l’hypermarché Auchan de Cergy dans le centre commercial des 3 Fontaines. Aidée de sa liste de courses, elle tient le relevé de ses visites sous la forme d’un journal prosaïque. Au détours des rayons, Annie croise des individus, analyse des stratégies commerciales, des conditions de travail, décrypte des désirs, étudie des comportements de consommateurs…

Animée par une volonté de bouleverser les hiérarchies littéraires et sociales, elle choisit l’hypermarché comme sujet littéraire digne d’écriture. Et pourquoi pas car comme le soulignait Gustave Flaubert pour un tout autre sujet, dans une lettre adressée à Louise Colet le16 janvier 1852

 » Il n’y a ni beaux ni vilains sujets… « 

Si vous avez déjà lu Annie ­Ernaux, vous reconnaîtrez son écriture neutre, sans effets artificiels, sans jugement aucun, sa tournure d’esprit, sa conscience morale. Idem, en tant que consommateur, vous ne serez pas très surpris par l’univers familier du supermarché. Par contre, le regard que porte Annie sur ses semblables ne pourra que vous toucher. Elle est en effet redoutable d’efficacité pour déceler les petits signes, rituels, mettre vos sens en alerte et vous permettre de comprendre les règles (souvent absurdes) qui régissent ce type de commerce. Petit florilège, les temples de la consommation ayant le sens de la formule et du slogan :

 » Par respect pour nos clients, il est interdit de lire les revues et les magazines dans le magasin. Merci de votre compréhension.  »

 » La consommation sur place est interdite. Merci de votre compréhension. La vie. La vraie. Auchan. « 

Vous ferez aussi la connaissance de nombreux invisibles comme les caissières. Souvent réduites à une fonction, en l’occurrence la caisse, on oublie parfois qu’il s’agit de vraies personnes dotées d’une personnalité, de sensibilité et souvent contraintes par des directives strictes, par exemple avoir un minimum d’échange avec les clients (et d’ailleurs on finit par les remplacer par des caisses automatiques) :

 » Vous comprenez s’il y a un contrôle, c’est moi qui vais prendre. On se fait de plus en plus remonter les bretelles, c’est de pire en pire. « 

Annie Ernaux nous ouvre donc les yeux sur cette fourmilière qu’est l’hypermarché, nous découvrons avec intérêt les différents corps de métiers ainsi que les conditions de travail des employés parmi lesquels les caissières, les agents de sécuritéles vendeursles responsables de rayonsles magasiniers. C’est un véritable coup de projecteur sur la grande diversité des individus qui fréquentent les grandes surfaces, car la plupart du temps, aveuglés par  notre tâche à accomplir – la corvée des courses – nous ne les voyons pas.

« …il n’y a pas d’espace, public ou privé, où évoluent et se côtoient autant d’individus différents : par l’âge, les revenus, la culture, l’origine géographique et ethnique, le look . « 

Lire ce témoignage, c’est aussi réfléchir sur ce microcosme qu’est le centre commercial. Qu’est ce qui confère à ces lieux une telle attractivité et une telle diversité ? En effet, les super, hypermarchés et grandes surfaces en tout genre battent tous les records de fréquentation et de mixité alors que les bibliothèques, salles de spectacles ou musées peinent à attirer les publics dans leurs murs. Peut-être est-ce parce que 

 » Les super et hypermarchés ne sont pas réductibles à leur usage d’économie domestique…Ils suscitent des pensées, fixent en souvenirs des sensations et des émotions… Elles font partie du paysage d’enfance de tous ceux qui ont moins de cinquante ans…  »

La question reste ouverte et place Annie Ernaux dans une démarche sociologique. Elle tente une nouvelle fois de  » retrouver la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle.  » Elle se sert de sa subjectivité, qu’elle transmet au lecteur, pour mettre à jour des mécanismes ou des phénomènes plus généraux, collectifs. Elle se réclame ainsi du grand sociologue Pierre Bourdieu et certainement que la lecture de La distinction : critique sociale du jugement permettrait d’éclairer, de façon complémentaire, certains comportements rencontrés dans les hypermarchés… Ce témoignage est aussi à rapprocher d’un autre de ses ouvrages Journal du dehors, dans lequel elle étudie une fois de plus son environnement comme le souligne Olivier Barrot dans un n° de son émission littéraire Un livre, un jour.

Parce qu’Annie Ernaux donne à voir les minorités invisibles, parce qu’elle sait nous mettre dans la peau des autres, dans  » la vie, la vraie  » (et pas seulement celle d’Auchan), et parce que, comme moi, vous avez envie de savoir pourquoi elle a choisi comme titre, Regarde les lumières mon amour, alors foncez lire son court récit.

Les courses avec Annie, c’est fini, ne manquez pas samedi prochain le 4ème épisode de Dans la peau de…

 

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