Dans la peau de… S01E01 « Florence »

5 Juil

Premier épisode aujourd’hui avec une immersion dans le monde des travailleurs précaires. Vu comme cela, rien de très glamour ni exotique me direz-vous et pourtant Le quai de Ouistreham vaut vraiment le détour !

Empruntez à la Médiathèque de Levallois, Le quai de Ouistreham de Florence AubenasC’est à Caen que Florence Aubenas choisit de s’installer pour rendre compte de la précarité sociale, celle qui ne touche pas  uniquement les chômeurs mais également tous ceux qui enchaînent les petits boulots, les CD, les intérims, les remplacements… Grand reporter, elle a en effet décidé de prendre un congé sabbatique, et devenir blonde lui a permis de gagner facilement l’anonymat, elle qui pendant plusieurs mois a été ultra médiatisée. En effet, enlevée et retenue otage en Irak en 2005, sa photo a orné tous les frontons de mairie. Malgré cela, Florence Aubenas a su disparaître et se glisser sans difficulté dans la peau d’une femme de 48 ans, sans enfant, le bac en poche mais sans expérience professionnelle, et ce, tout en conservant sa véritable identité.

Ce livre est le journal de bord (même s’il n’en a possède pas la forme littéraire) des 6 mois passés à Ouistreham, temps qu’il lui faudra pour se voir proposer un CDI de 2h30 par jour ! C’est un témoignage de la crise, non pas que Florence Aubenas ignore ce qu’est la crise mais simplement parce que pour en parler elle avait besoin de la vivre au quotidien, d’y être confrontée :

« On ne parlait que de ça, mais sans savoir réellement qu’en dire, ni comment en prendre la mesure. Tout donnait l’impression d’un monde en train de s’écrouler. Et pourtant, autour de nous, les choses semblaient toujours à leur place… »

En arrivant à Caen, Florence Aubenas imaginait obtenir rapidement un poste, n’importe lequel faisant l’affaire, et retourner à sa vie d’avant. Or il lui faudra six semaines avant de dénicher deux heures de ménage sur le ferry transmanche. En effet, le monde des travailleurs précaires qu’elle raconte, ne trouve pas du travail mais des heures, ne cherche pas un emploi mais un CDI.Florence Aubenas_extrait cv_quai de Ouistreham

Elle s’inscrit donc à Pôle Emploi et commence alors pour elle comme pour les milliers de personnes dans le même cas, la valse des rendez-vous, stages de réinsertion, salons professionnels … Malgré sa bonne volonté,  » elle est prête à tout « , elle ne décroche aucun boulot stable et survit uniquement grâce aux quelques heures de ménage,  » un secteur qui recrute « . Oui, mais à quel prix… : horaires hachés, décalés, fatigue, usure physique, indifférence…

Pour peindre cette fresque sociale, Florence Aubenas choisit donc de se mettre dans la peau de cette femme sans attache ni expérience, de se fondre incognito dans le monde des travailleurs précaires afin de partager et comprendre leurs conditions de vie. Elle aurait pu opter pour l’enquête journalistique en exposant son projet aux personnes rencontrées. Beaucoup lui ont d’ailleurs reproché cette posture, ce  » déguisement « , notamment ses pairs, pointant ainsi un manquement déontologique. Elle s’en justifie autrement expliquant que faute de temps  » les médias ont du mal à rendre le réel… La déontologie veut c’est vrai que l’on annonce sa qualité de journaliste. Or il y a de nombreuses occasions où l’on cache sa carte de presse, la plupart du temps pour faire des sujets sur la vie ordinaire. Pourquoi ? Parce que la majorité des gens n’ont pas envie de parler à un journaliste ! Tendre un micro c’est avoir le contrôle, or justement ce que je voulais c’était voir l’ordinaire, sans piédestal. Je me suis donc mise à hauteur d’homme.  » Comme le rappelle Marc Mentré dans un argumentaire intéressant et fort commenté sur Média Trend, nombreux sont ceux qui ont testé le journalisme d’investigation. Il évoque ainsi George Orwell embrassant la cause des mineurs du Nord de l’Angleterre afin de décrire très précisément la misère de la classe ouvrière frappée par la crise de 1929, mais à découvert, donc en ne dupant personne. Cette expérience deviendra livre et sera publiée en 1937 sous le titre Le quai de Wigan.

Même si Le quai de Ouistreham ne fait que dire la situation des travailleurs précaires sans réelle analyse ou dénonciation (ce n’est pas un essai sociologique), ni portée politique, le témoignage de Florence Aubenas n’en demeure pas moins poignant et nécessaire tant par sa sincérité que la mise en lumière des « invisibles » car c’est bien ce que deviennent ses femmes de ménage. Ce sont aussi de beaux portraits de femmes, combattives et solidaires car ne l’oublions pas 8 personnes précaires sur 10 sont des femmes…

 Pour en savoir encore plus, visionnez l’entretien filmé concocté par Rue89 dans lequel Florence Aubenas expose son projet et ses motivations, parle de la presse et du social, de son travail d’écriture, de son approche, de ses  » collègues « , du réel et de la fiction dans l’écriture et dans le journalisme, de son énorme médiatisation. 

 

Être dans la peau de Florence n’est pas toujours drôle, loin de là, mais c’est fort, digne et cruellement d’actualité.

A la semaine prochaine pour le second épisode de notre feuilleton de l’été, cette fois Dans la peau de….

Et pour ceux qui ne sauraient attendre, faites le plein de conseils de lecture sur le blog Liseur de la Médiathèque.

Christelle LP

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